FORTERESSE SONORE

Interview de Mitch menée par Alain Lavanne, parue dans le Hard Rock Magazine de mai 1994.

Porte-parole du grind, Napalm Death continue sa quête de brutalité absolue mais a subi une salutaire évolution : ralentissement des tempos, style plus dépouillé... Fear, Emptiness, Despair, son nouveau LP, marque enfin le changement que désirait tant le fondateur du groupe, Mick Harris, partit fonder Scorn...

Depuis la sortie de ce qu'il faut bien considérer comme l'un des albums les plus "garage" de toute l'histoire du rock, à savoir l'inénarrable Scum (1987), Napalm Death jouit d'un statut particulier et envié, celui de précurseur, que dis-je, de modèle. Le nombre de groupes qui, en un temps record, se sont convertis aux vocalises graves et indistinctes, aux guitares bourdonnantes, aux tempos supersoniques et tutti quanti, est proprement phénoménal. Certes, le gang de Birmingham n'a pas inventé le grind ni le death mais s'en est fait l'un des plus éclatants porte-parole. Scum avait semé la graine, From Enslavement To Obliteration l'avait arrosée en 1988 ; mais pour beaucoup de fans de death metal, l'engrais suprême fut Harmony Corruption, sortit en 1990, qui voyait le groupe s'orienter vers un registre plus death. Utopia Banished (1992) ne fit que confirmer la tendance. Aujourd'hui, le nouvel album Fear, Emptiness, Despair relève un double défi : maintenir en place les bases de la forteresse sonore Napalm Death tout en offrant un minimum de changement. C'est aussi le seul album sur lequel le line-up est parfaitement identique à celui du précédent - une première pour un groupe qui ne compte plus aucun membre fondateur dans ses rangs !

C'était donc l'occasion pour nous de rencontrer le groupe à Londres, alors qu'il allait se produire le soir même en première partie des Melvins. Rassurez-vous, Napalm Death n'en est pas réduit à faire à nouveau des premières parties puisque, quelques temps auparavant, le quintette s'était produit en tête d'affiche dans la capitale. Cette ouverture pour les Melvins prouve simplement que Napalm Death a su rester un groupe très simple et honnête, à l'instar du sympathique guitariste Mitch Harris avec qui nous avons fait le point, magnéto en main en pleine rue, à l'étonnement des passants!


Comment s'est déroulée la préparation de Fear, Emptiness, Despair ?
En fait, l'écriture de Fear, Emptiness, Despair a débuté quelques temps après la sortie de Utopia Banished. En juin de l'année dernière, nous avions déjà composé la totalité de la musique et nous avons pu commencer à répéter. La musique qu'écoute chacun des membres du groupe a pas mal changé depuis l'époque de Utopia Banished : nous écoutons beaucoup de musiques nouvelles. Personnellement, je m'intéresse énormément à des groupes comme Smashing Pumpkins, Rollins Band ou Quicksand et j'apprécie toujours autant Jane's Addiction. Notre nouvel album ne sonne pas comme ces groupes, cela n'aurait aucun sens pour Napalm Death, mais le fait d'écouter des musiques de plus en plus variées nous amène à concevoir Napalm Death avec un esprit totalement différent que par le passé. Les nouvelles compositions ont été écrites de telle manière qu'elles permettent au public de rentrer davantage dedans en concert. Tu sais, nous n'avons pas joué beaucoup de titres de Utopia Banished lors de notre dernière tournée parce que la plupart d'entre eux étaient très rapides. Comme tu le sais, nous avions déjà énormément de titres rapides et violents et cela n'apportait pas grand-chose. Nous étions donc un peu fatigués de ne jouer que des compositions de ce genre. Avec Fear, Emptiness, Despair, Napalm Death demeure dans les extrêmes tout en proposant des compositions plus facilement mémorisables. En plus, l'ultra-rapidité n'a plus grand-chose de nouveau étant donné le nombre de groupes qui la pratiquent.

Il me semble que le son global de Fear, Emptiness, Despair est plus clair que sur Harmony Corruption et Utopia Banished, non ?
Je suis d'accord mais cela demeure toujours très heavy. Ce n'est pas clair au sens pop du terme (rires) ! La production de Fear, Emptiness, Despair est à coup sûr la plus riche et la plus aboutie que nous ayions eue jusqu'à présent. C'est un disque au son très clair, très direct, qui sort aussi sur ta chaîne stéréo chez toi que dans ta voiture sur ton auto-radio. Mais bon, tu sais, il y a toujours quelque chose qui cloche dans la production de nos albums. Je suis sûr que la production du prochain album sera encore meilleure.

Qui a produit Fear, Emptiness, Despair ?
Nous avons travaillé avec Pete Coleman, qui était l'assistant ingénieur du son sur Utopia Banished. Mais le premier mixage était vraiment à chier, nous avons donc dû faire appel à Colin Richardson qui avait co-produit Utopia Banished avec nous.

Il m'a semblé que les rythmes de Danny Herrera sont plus complexes qu'auparavant...
Non, je pense au contraire que les rythmes sont devenus plus basiques du fait que les tempos soient un peu plus lents. En plus, nous avons simplifié nos structures. Pour les rythmiques de guitares, nous ne cherchons plus à empiler un maximum de riffs comme avant - sur Fear, Emptiness, Despair, il n'y a pas plus de trois ou quatre riffs par composition. En ce qui concerne la batterie, c'est vrai que certaines parties sont très intenses et demandent beaucoup d'attention à Danny, mais globalement, son travail est simplifié sur les parties moins rapides.

Comment expliquer la présence de certaines sonorités industrielles dans les parties de guitares ?
Je ne pense pas que l'on puisse parler de sons industriels pour les guitares - il s'agit simplement d'harmonies un peu distordues. C'est vrai que j'écoute pas mal de musique dite industrielle, comme Skinny Puppy, Ministry, ou même des trucs comme Enigma. Mais je ne tiens pas particulièrement à entraîner Napalm Death dans cette direction. Comme je te le disais tout à l'heure, nous écoutons plein de groupes qui n'ont musicalement rien à voir avec Napalm Death. Nous introduisons peu à peu quelques nouveautés dans notre mesure mais nous savons quelle limite ne pas dépasser. Notre évolution a toujours été progressive, relativement lente.

C'est vrai que les changements entre chaque album sont généralement assez minimes. Serait-ce parce que vous craignez la réaction de votre public, parce que vous êtes prisonniers de votre propre extrémisme ?
Pour moi, chaque album de Napalm Death est différent du précédent. Mais si l'on regarde les racines de Napalm Death à ses débuts, c'est vrai qu'il est impossible de changer trop brutalement. C'est la raison pour laquelle Mick (Harris, batteur et fondateur du groupe, aujourd'hui chez Scorn, ex-partenaire de Mitch au sein du duo Defecation) nous a quittés. Il voulait que Napalm Death joue le genre de musique qu'il fait maintenant avec Scorn. Nous lui avons tous dit que c'était impossible. Il n'a pas voulu nous écouter et a claqué la porte.

Quelles sont vos relations actuelles, surtout toi qui a participé à Defecation avec lui ?
Nous étions de grands amis, mais depuis son départ, il n'a pas arrêté de raconter des conneries sur tous les membres du groupe. Je crois qu'il est encore en colère et aigri parce que Napalm Death continue alors qu'il pense qu'il représentait ce groupe, que Napalm Death ne pouvait pas exister sans lui. Mais Napalm Death n'a jamais appartenu à une seule personne, c'est l'ouvre de tous les membres du groupe.

Si Napalm Death est un vrai groupe soudé, comment expliquer que tu aies fonder un projet parallèle, Meathook Seed (avec Donald Tardy et Trevor Peres d'Obituary), et que Shane Embury (bassiste) ait fait la même chose avec Blood From The Soul (avec le chanteur de Sick Of It All, Lou Koller) ? Est-ce parce que vous ne pouvez pas jouer ce genre de musique dans le cadre de Napalm Death ?
Exactement. Avec Meathook Seed ou Blood From The Soul, nous pouvons réaliser ce qui ne collerait pas avec Napalm Death. Nous pouvons exprimer toutes nos idées, toutes nos influences. Avec Meathook Seed, je peux utiliser des samples, des claviers, des éléments technos, je peux tout écrire moi-même, sans faire de concessions. Comme dans tous les vrais groupes, l'écriture des morceaux de Napalm Death est basée sur un travail commun. Toutes les idées de chacun des participants sont soumises à l'approbation de chacun : c'est un processus normal mais parfois frustrant. Meathook Seed est donc mon exutoire. Nous travaillons déjà sur le prochain album (ndrl : le premier étant Embedded, sorti en 1993) mais c'est difficile de faire concorder les agendas de Napalm Death et d'Obituary.

A quoi faudra t-il s'attendre ?
D'après ce que nous avons déjà composé, le prochain Meathook Seed sonnera comme sous l'influence de drogues. Je ne dis pas que je prends des drogues mais que la musique est tellement bizarre ! On dirait du House Of Pain sous acide. C'est très dépressif. Attends encore quelques mois et tu comprendras ! Il se peut que cela soit un double album, si Earache, notre label, est d'accord.

Pour en revenir à Napalm Death, on ne peut pas dire que les paroles de Fear, Emptiness, Despair soient très différentes de celles des albums précédents.
En fait, je m'occupe essentiellement de la musique tandis que Shane et Barney (Greenway, le chanteur) ont écrit toutes les paroles. Les paroles de Shane sont toujours très personnelles et très sombres - elles sont le reflet de sa personnalité, de sa vision du monde, de l'oppression des individus. Pour sa part, Barney écrit plus dans le style hardcore revendicatif, dénonciateur - son point de vue est plus général. Je crois que le titre de l'album, Fear, Emptiness, Despair, donne un excellent aperçu du contenu des paroles.

Vous dénoncez certes les déviations de notre société mais se complaire dans ce genre ne fait pas changer les choses. Je veux dire qu'il n'en sort pas grand-chose de positif, ni d'évolutif. Vos paroles restent essentiellement informatives, non ?
Je pense que beaucoup de gens qui écoutent nos albums dans le monde se reconnaissent dans les thèmes que nous abordons parce qu'ils rencontrent les mêmes problèmes que nous, parce qu'ils pensent comme nous. C'est vrai que nos textes sont très négatifs mais ils le sont parce qu'ils reflètent notre environnement. Nous nous contentons de donner notre vision des choses, nous ne cherchons pas à diriger les gens, à leur laver le cerveau. Nous ne disons rien de nouveau, c'est vrai, mais nous pensons que c'est mieux que de ne rien dire du tout. Notre message est le suivant : voilà notre opinion, maintenant, soyez vous-mêmes, pensez par vous-mêmes.


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