L'ODEUR DU NAPALM AU PETIT MATIN

Interview de Barney et Shane menée par Richard Pers, parue dans le Hard Rock Magazine de janvier 1996.

Napalm Death, le groupe qui durant sa longue carrière a accumulé les superlatifs ("groupe le plus extrême du monde", "pire groupe" selon les référendums de certains magazines spécialisés), va taper très fort en ce début d'année. Nom de la bombe ? Diatribes. Un album surprenant (préfiguré par le mini 7 tires sorti en décembre, Greed Killing), qui à n'en pas douter va ouvrir des portes à Napalm Death. Groupe culte s'il en est, véritable creuset par lequel sont passés Lee Dorrian (Cathedral), Bill Steer (Carcass), Justin Broadrick (Godflesh), Mick Harris (Scorn), Napalm Death fait avec ce nouvel album un pas en avant qui peut lui faire élargir sa fan-base de façon radicale : sans se défaire des vocaux typés de Barney Greenway, la musique est indéniablement plus... audible. De fait, Napalm Death s'impose naturellement comme LE groupe brutal qui, sans se départir de son éthique, aura réussi à transcender la totale brutalité.


Ce nouvel album, sans dire que vous êtes devenus mainstream, il est plus accessible, non ?
Shane : Accessible ? Mmm... C'est sûrement le son et la production en général qui te font dire ça. Tout ce qui est technique est meilleur que ce que nous avons fait par le passé. Ce qui est logique, non ? Mais, c'est toujours ultra heavy. Alors qualifier Diatribes d'accessible, mouais... ce sera aux fans de juger, à chacun de voir, mais je suis sûr qu'ils reconnaîtront Napalm Death. Au niveau des compositions elles-mêmes, nous avons sûrement progressé, nous sommes meilleurs en écriture puisque nous avons fatalement plus d'expérience. Quant aux moyens, là aussi, ils ont été plus conséquents : Nous avons payé pour faire le premier Napalm et cette fois, on a eu un budget correct. Bon, on verra quand l'album sortira comment les gens réagiront. Il y a bien longtemps que j'ai cessé d'analyser ma musique : je laisse ça à des types comme toi.
Barney : En tout cas, on n'a pas écrit dans le but d'être accessibles. Putain, écoute les voix, elles sont toujours brutales, je crois ! La musique elle-même est peut être plus subtile... C'est sûrement parce que Jesse Pintado, notre guitariste, a trouvé de nouveaux accords (rires). Diatribes, malgré tout ce que les critiques ou les fans pourront en dire, s'inscrit dans la lignée idéologique de Napalm Death : No compromise !

Le producteur Colin Richardson (Machine Head, Fear Factory) a-t-il joué un rôle important dans cette évolution ?
Shane : Il nous a aidés à donner le meilleur de nous-mêmes. C'est un technicien très expérimenté. Parfois, tu ne sais pas comment te démerder avec ton morceau, comment faire en sorte de restituer toute son intensité sur bande. Et c'est dans ces moments-là que le rôle du producteur est primordial. Mais Colin Richardson ne s'est pas du tout impliqué dans l'écriture des morceaux. On s'est retrouvé en studio, et c'est tout.

Etes-vous toujours le groupe le plus extrême du monde ? La concurrence est plutôt sérieuse ces derniers temps...
Shane : Je ne fais plus une fixation sur le fait d'être extrême. Tu sais, j'ai 28 ans maintenant, il y a dix ans, quand on a commencé, on a jamais dit qu'on voulait être le groupe le plus extrême du monde. C'est l'étiquette qu'on nous a collée, c'est tout. Ce terme ne veut plus dire grand-chose de toute façon. Il y a des groupes qui sont qualifiés d'extrême qui, pour moi, ne le sont vraiment pas.
Barney : Tout dépend de la perception de chacun. Avoir le titre de "groupe le plus extrême du monde", ça a un côté pathétique. Mais en même temps, c'est emblématique d'une philosophie. Celle de l'intégrité et, une fois encore, de l'absence totale de compromis. On ne prend pas le train en marche et on ne copie pas ce que font les autres. Napalm Death est un concept, un groupe qui existe en tant que tel.

Pourquoi la brutalité est-elle tant à la mode aujourd'hui ?
Barney : La musique évolue cycliquement, du moins en ce qui concerne le rock. A la fin des eighties, tout est devenu très cliché, avec ces groupes qui squattaient MTV. Et Metallica est arrivé et a vendu des millions d'albums avec une musique plus radicale. Du coup, les décideurs se sont dits qu'on avait pas besoin de faire du rock mélodique gnangnan pour arriver à faire quelque chose. Regarde ces groupes d'il y a dix ans, qui aurait pu croire que ces puissances commerciales pourraient arrêter un jour ? Aujourd'hui, ils se battent pour survivre car il n'y a plus de demande pour leur musique et ils se font jeter par leurs maisons de disques. Mais bon, comme tout est cyclique, qui sait si un jour ils ne reviendront pas à la charge ?

Vous êtes l'exemple même du cult-band, avec une fan base solide et ultra fidèle...
Shane : Oui, et je trouve ça très flatteur. C'est sûr qu'on est pas mainstream. Si nous sommes populaires, ce n'est pas parce que nous avons été imposés aux kids c'est parce qu'ils nous ont choisis. La scène extrême demande du volontarisme de la part des groupes, il faut se battre pour y arriver. En plus, on profite du fait que tout le monde n'accepte pas le gavage MTV, et c'est pour cette raison qu'ils sont nombreux à se tourner vers nous. C'est bien d'être culte.
Barney : Nous sommes ce que nous voulons être, pas ce qu'une maison de disques a envie de faire de nous.
Shane : On ne se prend pas la tête. On enregistre un disque, on tourne, et on se repose. On n'est pas les prisonniers d'une espèce de cirque rock'n'roll. On refuse de faire la manche et personne ne nous contrôle. On n'a pas une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui risquerait de tomber si on ne vendait pas assez de disques. Nous n'avons pas besoin de nous pervertir pour savoir que nous pourrons enregistrer un nouvel album. Napalm Death n'est pas une machine à dollars.
Barney : On ne se prend pas pour des gens extraordinaires, on vit notre vie, c'est tout. Ca permet de garder les pieds sur terre. J'imagine que certains kids pensent que parce qu'on est dans un magazine, ou que notre disque est en vente chez Virgin, qu'on est des putains de stars. Mais c'est faux. On n'est pas Pantera. J'ai une vie tellement normale. Lorsque je suis à la maison, je me lève tous les matins à 8 heures, je travaille, je bricole, je vais voir mes parents, je vais voir les matchs de foot. J'ai des hobbies comme tout le monde, je vais au pub, je vois mes amis. Je crois que tout le monde a besoin d'une vie normale.
Shane : Ouais, une vie normale. Je lis, je regarde des vidéos. Je suis un vrai fan du câble et je bloque bien devant. Surtout sur Cult TV d'ailleurs, une chaîne qui ne passe que des séries cultes. Vraiment très simple... On a un solide réservoir de fans, ça nous permet de ne pas nous prostituer, d'avoir à faire les cons pour vendre trois disques de plus.

Pour votre concert de l'Arapaho, hier (ndrl : le 5 décembre 1995), il n'y avait pas foule. Vous en voulez aux grévistes ?
Barney : Même si la situation que vous connaissez en France a sérieusement affecté notre concert d'hier, je trouve que cette démarche est très saine : pourquoi laisser un gouvernement exercer une dictature ? C'est bien qu'il y ait des gens dans la rue pour dire "Fuck you !". J'aimerais qu'il se passe la même chose en Angleterre. Mais ce n'est plus possible car Margaret Thatcher a réussi à annihiler tous les pouvoirs des syndicats. En Angleterre, il y a souvent des grèves, mais ce sont des grèves de rigolos, rien de cette ampleur car c'est illégal. Et ça n'est pas John Major qui va changer quelque chose à tout ça. C'est le seul connard qui a tacitement soutenu la reprise des essais français. Il a peur, c'est un lâche qui ne veut pas s'embrouiller avec le gouvernement français car votre pays est une puissance économique de très grande importance.

Malgré votre reprise des Dead Kennedys, "Nazi Punks Fuck Off", pas mal de fachos semblent vous apprécier...
Barney : Ouais, mais malheureusement, c'est un truc hors de notre contrôle : on ne peut pas être derrière ceux qui achètent un disque pour vérifier leur éthique. Il y a eu des descentes de skinheads lors de certains concerts aux Etats Unis. Ils ne s'en sont pas pris à nous mais nos fans "normaux". Mais bon, les extrémistes politiques qui nous écoutent ne doivent pas être bien fins, car il suffit d'ouvrir le livret et de lire les paroles pour comprendre à quel point nous condamnons tout ça, même si les paroles sont parfois abstraites. Mais si tu prends vraiment la peine de les comprendre, elles sont très claires. Et que ce soit les extrémistes de droite ou de gauche. On ne peut pas dire que les communistes ont fait beaucoup de bien à l'URSS. En France, on n'a pas ce type de problème, c'est surtout aux USA. Il faut dire que je m'intéresse beaucoup à la situation politique de votre pays et je suis révolté lorsque je vois un mec comme Le Pen. Il est dans la même situation que les nazis. Il profite du désarroi des gens et de leur manque de culture. Et cette non-connaissance des vrais problèmes pousse les gens à voter pour lui par défaut.


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