PREMIERE SEANCE D'ESSAIS

Interview de Mitch menée par Louis Bourgade, parue dans le numéro de Metal Attitude de mai 1994.

Napalm Death s'apprête, quant à lui, à commercialiser son nouvel album, Fear Emptiness, Despair. Il sortira comme de coutume sur le label Earache dans quelques jours. Pour l'instant, seuls les divers magazines européens ont reçu quelques CD's. Les fans devront patienter jusqu'à la date fatidique du lancement, mais quoi de mieux qu'un concert impromptu pour calmer leur impatience ? Il serait ainsi facile de prendre la température d'une salle londonienne qui ne manquerait pas d'afficher sold-out le soir du concert ! Et c'est ainsi que le groupe ouvrait pour les Melvins le 26 mars dernier au club The Garage, dans le quartier d'Houlsbury & Eslington, Londres ouest.


L'une des traditions les plus solidement ancrées dans l'esprit de certains musiciens consiste à effectuer quelques tours de chauffe à la tête d'une poignée de compositions fraîchement élaborées. Il n'est pas rare de voir les groupes, une fois l'enregistrement achevé, se produire dans une salle voisine afin d'apprécier la réaction du public aux nouveaux titres proposés. Est-il satisfait ? Tel ou tel morceau sera définitivement retenu. Montre t-il quelques signes de désintérêt ? Tel ou tel riff sera alors remodelé par la suite. A la manière d'une écurie de formule 1, un groupe n'hésite pas à tester ses mécanismes sur scène, quitte à y apporter des modifications. Il s'agit de se comporter aujourd'hui en vrai pro !

Heathrow Airport, onze heures du matin. Nous sommes quatre froggies dépêchés dans la capitale pour rencontrer Barney et les siens, louvoyant au milieu de la foule avant d'apercevoir notre 'contact', probablement armé d'un écriteau "Napalm Death" ! La voilà ! L'agent est féminin et ne souhaite pas perdre de temps. Quelques brefs échanges de politesse, courtois mais limités au strict nécessaire, remember Jeanne d'Arc !

Nous grimpons dans un van conduit par deux autochtones muets, direction l'hôtel situé quelque part en banlieu sud-ouest. Londres est décidément une mégapole dont les ramifications se sont démesurément étendues au fil des décennies. Une heure de trajet est nécessaire pour arriver à destination, à laquelle viennent s'ajouter trente minutes supplémentaires pour accéder à la salle de concerts. Ce Londres-là n'a rien de touristique et les rues traversées à vive allure conservent tout au long du trajet l'aspect quelque peu rébarbatif et grisâtre des concentrations exta-muros. Les pubs et les fish'n'chips deviennent moins nombreux, les restaurants et les boutiques pakistanaises pullulent au coin des rues. Nous voilà arrivés à Houlsbury & Eslington. Tout d'un coup, la tête hirsute de Benny Hill apparaît par l'entrebâillement de la porte coulissante. Ce n'est guère que Shane Embury qui passe son visage grognon et nous gratifie d'un "Hi" bourru... Mitch Harris est le plus poli de tous et s'informe de notre voyage depuis Paris. Barney, lui, regarde ailleurs ! Mark Walmesley, le manager du groupe, est d'excellente humeur. L'homme arbore une mine joviale de poupon quadragénaire. Pensez donc, son club de football fétiche, Aston Villa, joue ce soir à Wembley ! Il s'y rendra dés la fin du concert et nous exhibe fièrement l'écharpe qu'il porte déjà autour du cou.

Les clans se forment. Barney, Shane et le guitariste Jesse Pintado iront se faire questionner au pub voisin, au milieu d'un brouhaha indescriptible mais devant quelques solides pintes de Guiness ! Shane Embury paraît pressé d'en finir, il ne tient pas en place, s'impatiente, coupe court aux tergiversations et désigne d'office une table. Il a la mine renfrognée des jours sans pain et ce cérémonial semble l'irriter ! Mieux vaut s'en remettre au jeune Mitch Harris, souriant, assurément le mieux disposé de tous. Nous nous rendons directement au club tout proche où, après avoir décliné notre identité au cerbère de l'entrée, nous accédons à une salle de moyenne importance, basse de plafond et noircie par la fumée, disposant d'une capacité atteignant au maximum les quatre à cinq cent personnes, propre aux soirées explosives. Napalm s'y produira dans quelques heures et débute là une série de concerts à venir.
Mitch : Il s'agit avant tout pour nous de partager l'affiche avec des groupes qui pratiquent un style complètement différent du nôtre. Le concert de ce soir sera le seul que nous donnerons en Angleterre avant le début d'une tournée qui débutera en mai. C'est pour nous l'occasion de rejouer après tout ce temps passé en studio et aussi de présenter au public les nouveaux morceaux. Des gens de notre label américain sont également présents ce soir et c'est pour eux l'occasion de se rendre compte par eux-mêmes. Il s'agit en réalité d'un concert de préparation.

Napalm Death est visiblement une formation soucieuse du bon fonctionnement de sa carrière. Un titre fraîchement composé est aussitôt essayé sur scène. Le groupe ressent-il le besoin de connaître l'avis de ses fans et est-il prêt à se remettre en question selon les désirs de son public ?
Mitch : il est toujours difficile d'anticiper les réactions d'une salle qui découvre de nouveaux morceaux. Nous sommes confiants dans la mesure où le public a très bien accepté les titres du nouvel album que nous avions déjà présentés à l'étranger il y a quelques semaines, avant l'enregistrement. Cela tenait peut être au fait que nous n'avions pas joué en Angleterre depuis très longtemps, presque deux ans ! Il est toujours important de voir si tel ou tel titre fonctionne avant d'entamer une vraie tournée. Il nous est déjà arrivé de nous heurter à des avis peu favorables et nous en avons toujours tiré des leçons. Mais il est encore trop tôt aujourd'hui pour savoir si Fear est accepté par nos fans.

Fear - Emptiness - Despair présente un Napalm Death plus ambitieux, qui n'a pas hésité à inclure quelques éléments nouveaux et inattendus dans sa musique. L'affiche du soir, grâce à laquelle le groupe assurait la première partie des Melvins, n'en était pas moins surprenante ! Nos héros se permettraient-ils quelques écarts ?
Mitch : Oh, non, il n'y a rien d'exceptionnel pour nous à ouvrir pour les Melvins ! J'ai toujours pensé que Napalm Death était le genre de groupe au style très personnel qui pouvait se permettre de tourner avec n'importe qui ! Cet album est réellement celui qui va éliminer toute barrière et nous permettre de fréquenter des gens aux musiques variées. C'est un disque au contenu plus alternant, donc plus ouvert vers l'extérieur, sans que ses bases aient été modifiées. Mais Napalm Death a toujours été capable de s'accommoder à des styles variés. Nous pouvons aujourd'hui jouer avec Nirvana et Soundgarden et attirer du même coup deux publics à un même concert, ce qui était rarement le cas auparavant !

Le groupe semble donc vouloir élargir le champs de ses prérogatives. Mais peut-on envisager que cet album puisse dispenser une certaine forme d'allégresse et un plaisir de jouer communicatifs ?
Mitch : Jamais ! Nous n'avons jamais enregistré un album plein d'allégresse ! Musicalement parlant, cet album est aussi intense et agressif que nos précédentes réalisations. Nous sommes des gens joyeux et nous aimons prendre du bon temps, mais en même temps, nous sommes dégoûtés du monde et de son évolution et cela se ressent forcément dans nos textes. Napalm Death, c'est l'agression et la colère délivrées telles quelles, mais nous pouvons nous permettre de jouer n'importe quel style tout en conservant notre identité propre. Il n'est en tout cas pas question d'allégresse !

Il est donc temps que le guitariste révolté s'exprime sur le choix des trois mots composant le titre du nouvel album, Fear-Emptiness-Despair, trois termes qui n'ont évidemment pas été retenus par hasard !
Mitch : Fear, c'est la peur, et plus particulièrement la peur de toute dictature et de toute forme de contrôle pernicieux... Emptiness, c'est le vide que l'on ressent parfois en vivant au quotidien... Despair, c'est le désespoir de la société contemporaine ! Il n'y a rien de réjouissant là-dedans, mais il nous a suffit de mettre le nez à la fenêtre et de regarder ce qui se passait au-dehors...

20 heures. La nuit est tombée, tout comme la température extérieure ! Une longue file d'attente obstrue déjà le trottoir sur plusieurs dizaines de mètres. Disciplinée, enthousiaste mais point exubérante, la foule attend l'ouverture des portes en rang par trois ! Aucun beuglement intempestif et pas de débris de verre à terre ! Nous apprêtons à franchir le sas, mais c'est sans compter avec le zèle forcené du molosse gardant l'entrée ! "Pas de billet ? Dehors !" Evidemment, puisque nos noms figurent sur une liste d'invitations à l'intérieur ! Même refus du cerbère. Il nous a fallu rebrousser chemin, patienter une heure et demie dans un pub, et attendre que chaque spectateur ait franchi l'octroi ! Pendant ce temps, Napalm Death n'avait attendu personne et nous n'eûmes droit qu'aux quatre derniers morceaux ! Soit un quart d'heure de cacophonie assourdissante, dispensée par une sono hurlante, figée dans une acoustique déplorable. Les titres interprétés provenaient sûrement de l'album Scum, car le tout cognait très dur ! Les premiers rangs s'étaient donné le mot pour un stage-diving digne de ce nom et le groupe asséna un grindcore sauvage et meurtrier ! A l'ouest, rien de nouveau... Cette vision sommaire des événements eût été bien différente si l'on avait daigné nous laisser faire notre travail !
Bah, Londres, la nuit, ça n'est pas si mal que ça ! !


FEAR, EMPTINESS, DESPAIR commenté morceau par morceau...

" Twist the knife slowly "
Ce titre débute par une série d'harmonies à la guitare, le genre de riffs que l'on peut jouer à peu près partout et qui plaira certainement à tout public. Il comporte différent styles de rythmiques et il est construit sur un tempo moyen. On y trouvera aucun passage rapide, mais c'est le genre de morceau qui accrochez immédiatement ! C'est assez brutal, ça va droit au but et les lignes de chant sont très réussies.

" Hung "
C'est l'une des compos les plus agressives que nous ayons jamais enregistrées. Elle a été écrite dans le but de devenir un hit sur scène, une sorte de performance rythmique et scénique... C'est un titre de club pour ambiance très chaude ! ! Un break ultra rapide au milieu et une sorte d'effet d'ambiance à la fin, quelque chose de particulièrement explosif.

" Remain nameless "
Il s'agit d'un exercice de style un peu plus moderne, dans la lignée de "Suffer the children", ce genre de choses... Le jeu de batterie du début s'en rapproche pas mal, mais les vocaux sont assez différents. Les guitares se font plus compliquées et on trouve même un passage lent avec un chant très extrême. Quelques plans de guitare ultimes et un break atmosphérique vers le milieu. Le tout peut faire penser à la marche des marteaux de Pink Floyd dans The Wall.

" Plague Rages "
Ce titre est au contraire très heavy, très agressif, le genre de riffs qui dégage de la haine et de la colère ! Il est bâti sur trois rythmiques distinctes qui se répètent successivement . Les guitares hurlent et j'utilise une sorte de feed-back très noisy.

" More than meets the eye "
C'est l'un des titres les plus inattendus de la part de Napalm, un tempo moyen et une grosse ligne de basse au milieu, qui dégage une atmosphère bizarre.

" Primed time "
C'est un peu "Utopia banished" part 2, un rythme très rapide, extrême, prenant, construit sur un jeu de guitare très technique, avec peut être quelque influences Slayer !

" State of mind "
C'est une autre compo étonnante chez Napalm Death. Du pur grindcore pour débuter, puis un riff précis et efficace qui prend aux tripes, et enfin une rythmique typique du style Napalm qui a déjà fait ses preuves. Nous avons utilisé à cette occasion un jeu de batterie inédit et des lignes de chant différentes...

" Retching on the dirt "
Ce titre possède également un jeu de batterie très groovy, presque funky, un truc qui swingue, comme dans Helmet par exemple. C'est assez surprenant de notre part en tout cas !

" Armaggedon 7 "
C'est un peu la même chose pour ce titre, qui en surprendra quelques-uns !

" Fasting on deception "
Ce morceau est un peu plus mélodique que la moyenne, mais pas dans le sens convivial du terme ! On y trouve une section de double grosse caisse qui confère pas mal d'intensité.

" Thrownaway "
C'est le meilleur titre de l'album à mon sens, intense, très rapide, et techniquement au top, dans la lignée de Possessed !

Les commentaires ci-dessus sont de Mitch Harris.


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