RETOUR AUX BASES

Interview de Shane parue dans le numéro de Metal Hammer version anglaise de septembre 2000.

Au moment où vous lisez cet article, un vacarme horrible s'échappe des Midlands. Non, non, ce n'est pas M6 à une heure de grande écoute, c'est un son vraiment déplaisant. Voyez-vous, Napalm Death, les grindeux basés à Birmingham, sont de retour et ils reviennent avec un album qui vous explose la tronche encore plus que le ferait une mitraillette de 100 kilomètres de long.


Enemy Of The Music Business est le nom de l'album, et pendant quelques cinquante minutes, vous allez partir dans un trip plus sale et plus déplaisant que tout ce que vous avez connu jusqu'à présent. Napalm Death se porte bien et revient avec l'album le plus heavy sorti en Angleterre depuis que Bernard Manning a entamé sa tournée mondiale. Comme le souligne Shane Embury, le bassiste chevelu et membre de Napalm depuis un bail que nous avons contacté par téléphone dans son fief des Midlands, tout se passe bien dans le camp de Napalm. "Ouais, les choses se déroulent à merveille. On a passé quelques mois à répéter pour le nouvel album, on l'a torché, et on est prêt à y aller" explique un homme qui, si l'on en juge au timbre de sa voix, est plutôt satisfait de la tournure des événements. "Nous sommes sur le point d'aller en Espagne ce week-end pour faire un festival avec Bad Religion et quelques groupes locaux qui apparaissent toujours dans ces types de rencontres. J'attends ça avec impatience car Napalm Death n'a donné qu'une paire de concerts récemment, donc ça va être sympa de se remettre dans le bain". (web : vous pouvez lire la chronique de ce concert parue dans Kerrang ! sur cette page / une excellente performance si l'on en croit le journaliste)

Bien que l'album s'appelle "L'ennemi du business musical", Shane affirme que cela ne vise pas particulièrement une partie de l'industrie. "Ca a plus à voir avec les hauts et les bas que nous avons connus ces dernières années. Par exemple, nous avions réussi à tout remettre sur les rails, puis nous avons perdu notre manager, ou plutôt il nous a quittés et ça nous a vraiment laissés dans une sale merde. C'est à ce moment là que nous avons décidé de faire plus attention à ce qui se passait autour de nous, et tout ce qui allait de travers est brusquement remonté à la surface" explique t-il. "Nous nous sommes beaucoup remis en question, nous nous sommes débarrassés de nombreuses personnes et, à la place, nous avons commencé à travailler avec des gens qui sont sur la même longueur d'onde que nous. Le titre reflète en quelque sorte la bataille que nous avons du mener ces dernières années et la façon dont nous avons compris qui étaient nos véritables amis ".

D'après Shane, tous les problèmes sont désormais derrière eux et, parallèlement à ce nouveau départ, le groupe a retrouvé une force nouvelle. "Notre label, notre manager, notre équipe de roadies, tous nous soutiennent. Ils comprennent ce que nous voulons, et je suppose que maintenant, c'est un pour tous, tous pour un".

Vu toute la merde que Napalm Death a enduré ces dernières années, on aurait pu leur pardonner de jeter l'éponge. Mais ils se sont accrochés. "Je sais que ça fait cliché de dire ça, mais je peux parler au nom des autres membres lorsque je dis qu'être dans un groupe est la seule chose que nous voulions faire. Même dans les moments les plus durs, nous étions persuadés que les choses allaient s'améliorer".

En y repensant, Shane cite leur tournée en première partie de Cradle Of Filth comme un sérieux coup dur pour le groupe. "C'était fin 98, nous avions vraiment touché le fond. Personne ne nous soutenait, et nous avons décroché cette tournée uniquement grâce à notre amitié avec Nick Barker, le batteur de Cradle".

Toutefois, c'est pendant cette tournée que les mecs de Napalm ont réalisé à quel point le groupe était important pour certaines personnes. "Les fans venaient nous voir et nous disaient : "vous ne pouvez pas splitter !". Non pas que nous allions le faire" dit-il avec un petit rire nerveux. "Evidemment, tu penses à ce genre de choses, mais quand les gens viennent te dire ça, ça te donne plus de motivation pour continuer".

"C'était très dur à l'époque. Quatre d'entre nous vivent dans la même maison, les factures tombent et tu n'as rien sur ton compte en banque pour les payer. En plus de tous les aspects personnels, ces à-côtés comme payer les factures sans jamais avoir une thune rendent les choses encore plus difficiles. Lorsque tu es en tournée, il y a cette fausse réalité et tu oublies toutes ces choses - c'est marrant et ça fait du bien. Mais quand tu reviens en Angleterre, tu dois à nouveau te coltiner ces trucs, comme devoir acheter ta propre bouffe, et ça te ramène sur terre brutalement".

Napalm Death a persévéré et a passé un cap fatidique en trouvant un nouveau manager - cap qui les a vu se revitaliser d'une effrayante colère. "Je pense qu'avec les albums précédents, nous avions essayé d'expérimenter un peu et nous avions fait quelque chose d'un peu différent. Certains ont aimé, d'autres non. Même les membres du groupe étaient partagés à ce sujet ! Avec ce disque, nous avons réalisé qu'il était temps que nous fassions ce pour quoi nous sommes connus. Ces expérimentations mises en place sur les albums précédents nous ont aidé au moment où il a fallu écrire du nouveau matériel. En ce qui concerne les paroles, nous sommes définitivement plus énervés sur ce disque".

Malgré les moments difficiles vécus durant les deux derniers albums studio, Shane n'a pas l'impression que le groupe avait perdu de son efficacité à quelque niveau que ce soit. "Tu prenais toujours les concerts en plein gueule, mais je pense que nous étions devenus un peu sédatifs et que nous avions besoin d'évoluer par rapport à toute la scène à laquelle nous appartenions. A cette époque, quelques membres du groupe trouvaient que ça stagnait. Mais le break nous a permis d'essayer de nouvelles choses, et nous sommes de retour avec un son plus rapide et plus proche des éléments les plus extrêmes de Napalm Death. Toute cette situation a été un formatrice pour le groupe. Je me souviens d'une discussion avec Barney avant l'enregistrement. Nous étions tombés d'accord sur le fait que cet album devait déranger les gens".

Pourtant, il a fallu pas mal de temps à Napalm Death pour reprendre le chemin des studios et, le EP de reprises mis à part, ils n'ont pas sorti de disque depuis deux ans. Mais il y avait une bonne raison à cela. "Les deux trois derniers albums sont sortis trop rapidement à mon goût. Je pense qu'il est important de prendre son temps, de se poser et de regarder ce que tu as accompli, de manière à pouvoir le développer et évoluer. Après la tournée européenne de l'an dernier et la dernière tourné anglaise, nous nous rendions compte que les gens venaient nous voir et nous soutenaient et, pour être honnête, notre moral était au beau fixe. C'est alors que nous avons décidé d'examiner dans quelle direction nous pouvions ensuite nous diriger".

Et ils voulaient se diriger vers leurs racines anarchistes et punk rock. "Le nouveau matériel possède l'énergie et la vitesse des anciens trucs, mais il y a des éléments complexes inspirés de notre période expérimentale".

Ces éléments mis de côté, c'est quand même un disque heavy plutôt dépouillé. "Ouais, dans l'ensemble je pense que le matériel est plus en phase avec quelque chose comme "Utopia banished". On pourrait presque dire que c'est une version moderne de cet album, mais avec une meilleure production".

La piste 13 de "Enemy Of The Music Business" s'intitule "Le public obtient ce que le public ne veut pas". Est-ce que le public veut toujours du grind ultra rapide ? "Oh, oui, définitivement" répond-il aussi vite qu'un blastbeat de Danny Herrera (le batteur maestro de ND). Shane rejette l'énorme popularité de groupes comme Kid Rock ou Offpsring auprès des fans anglais de métal en se référant à ce qui se passe ailleurs. "Ce qui est populaire en Angleterre n'est pas représentatif de ce qui se passe partout ailleurs. On se rend dans des endroits comme l'Espagne ou l'Allemagne et ils adorent toujours ce qui est vraiment rapide. Donc je pense effectivement qu'il reste un public pour le genre de grind échevelé que fait Napalm Death".

"Je trouve ça vraiment cool que, dix ans après, nous ayons réussi à faire un tel album"
s'enthousiasme Shane, trahissant une fois de plus le plaisir qu'il ressent en appartenant à ce groupe. Mais est-ce que l'homme, connu pour avoir rejoint Napalm Death "uniquement pour emmerder le monde", pense qu'ils ont eu le même effet sur les gens ? "Ce n'était pas la seule raison pour laquelle je suis rentré dans le groupe" dit-il en riant. "Bien que c'était plutôt marrant de voir des gens qui ne comprenaient rien à notre démarche. Même maintenant, ça me fait toujours rire de voir certaines personnes que ça dérange vraiment ou qui ne pigent absolument pas ce que Napalm Death représente. Tu trouveras toujours des gens bizarres qui se pointent et te disent des trucs du genre : "C'est vous, le groupe qui fait des chansons de quatre secondes ?", tu vois ce que je veux dire ? On a fait plein d'autres trucs à côté".

Shane s'est récemment impliqué dans un certain nombre de projets parallèles tels que Lock Up (web : une mini interview se situait dans un encadré à part ; vous pouvez la lire sur cette page), Little Giant Drug (qui vient de sortir un album sur ORG Records) et Meathook Seed. Mais ce n'est pas, dit-il, parce qu'il se sent restreint par le son de Napalm Death. "Ca n'a rien à voir, c'est juste que j'ai la chance d'avoir suffisamment de temps libre" s'interrompt-il en riant. "Lock Up est mon projet principal, c'est arrivé entre moi, Jesse (Pintado - guitariste de Napalm Death) et Nick Barker lorsque nous étions bourrés et que nous réécoutions de vieux albums de metal".

Il semble qu'au lieu de détourner Shane des sonorités brutales de Napalm Death, cette activité extra-curriculum lui a permis d'avoir une attitude différente à ce sujet. "Ouais, ça a un peu affecté la manière dont je voyais Napalm Death et la manière de faire sonner le groupe" admet-il.

Malgré trois nouveaux projets et un nouvel album, le bassiste a encore d'autres choses en vue.
"On a remarqué que Simon Efemey, qui a produit l'album de Napalm, a une super voix heavy metal. On a évoqué la possibilité de monter un groupe dans le style heavy metal des années 80, à la Priest ou Accept. Les chansons sont déjà prêtes mais il s'agit ensuite d'agencer ça à tout le reste". Shane entrevoit ce projet avec une grimace. "Ca pourrait ne pas marcher du tout, mais je m'en fous un peu".

Tout ceci mis à part, y a t-il un autre style que Shane aimerait reprendre, vu l'éclectisme de ses goûts ? "Pas vraiment. Je pense que Little Giant Drug est assez mélodique donc j'ai déjà exploité cet aspect de mon répertoire. J'aimerai me lancer dans les bandes sons de films et faire quelque chose d'original mais je pense qu'il vaut mieux attendre de vieillir un peu".

Napalm Death , une machine auparavant hautement politisée, a été moulé dans l'état d'esprit des groupes de punk rock des années 80, revendicatifs contre le gouvernement réactionnaire de Thatcher. Est-ce que l'arrivée au pouvoir du New Labour, qui gouverne comme un parti de droite, a renforcé leur sentiment selon lequel le système va complètement de travers ? "Tu t'adresses à la mauvais personne" confesse t-il. "D'après moi, rien ne change jamais. Je veux dire, je vois mes parents, ils approchent de la soixantaine et ils continuent de lutter et Dieu sait combien de gouvernements ils ont vu défiler. C'est comme les news à la télé. La dernière fois que je les regardais, c'était plutôt déprimant. En fait, je dirai que les choses sont encore plus chaotiques qu'avant".

La même remarque peut, fort heureusement, être appliquée au nouvel album de Napalm Death.


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