NAPALM DEATH

Interview de Mitch et de Shane publiée dans le mag Rage de juin 1997

Voilà plus de dix ans que Napalm Death crache sa musique extrême. "Into The Torn Apart", le nouvel album, marque l'aboutissement d'une évolution qui fut lente à assumer, atteignant enfin une perfection de composition où esthétique et puissance sont les symbiotes d'un univers onirique à la suggestivité rare.

Dans les locaux de Pias France, m'attendent sagement assis Mitch Harris, guitaristes aux traits adolescents, et Shane Embury, bassiste. Une interview qui demande une forte concentration, vu l'accent à couper au couteau de ces citoyens de Birmingham.


Je fais part de mon étonnement devant la subtilité harmonique de ITTA...
"Depuis deux albums, nous avons énormément évolué,
entame Shane, et avec celui-ci, nous avons concrétisé et mené à terme cet élan." "Oui, ajoute Mitch, nous avons aussi davantage confiance en nous. Les morceaux sont plus basiques, plus massifs, mais en même temps, nous avons beaucoup travaillé sur la complexité des riffs. La façon de composer y est aussi pour beaucoup. Shane trouvait par exemple une idée de guitare, Jesse (l'autre guitariste) la jouait à sa façon, et je la jouais à la mienne. Une fois en studio, le résultat était totalement différent, mais c'était parfait."

EXTREME MAIS SUBTIL
Le chant de Barney peut sembler en décalage, trop brut sur les fresque développées par Mitch et Jesse. La cohésion ne s'installe qu'après plusieurs écoutes, même si le chanteur a diversifié également ses registres, pondant parfois une petite mélodie ou roulant de la gorge dans les graves. "Je trouve que c'est le meilleur album de Barney, sourit Shane. On dirait presque qu'il est heureux. Il a réalisé ses limites sur les précédents disques et est désormais prêt à expérimenter. Sur ITTA, déjà, il déploie pas mal de variations. Barney avait peur de la direction que nous voulions faire prendre au groupe. Aujourd'hui, il a compris que noue ne voulions pas devenir un groupe pop ! Il nous avait quittés, et nous avions essayé de le remplacer par Phil Vane d'Extreme Noise Terror, mais ça ne collait pas." "Le chant de Barney est une des marques de fabrique de Napalm Death, reprend Mitch. C'est une constante, et en quelque sorte il permet l'évolution de la musique derrière, parce qu'il reste extrême, même si plus subtil. De toute façon, nous ne pouvons pas faire un truc trop mélodique pour Napalm Death, la marge de progression se trouve surtout du côté des arpèges et des harmonies dissonantes. Au demeurant, nos relations sont beaucoup plus amicales et constructives. Barney est moins parano, accepte les conseils. Figure-toi que pour les disques précédents, il refusait toute présence dans les studios lors de ses enregistrements !"

De la scène grind, death ou thrash, peu sont les survivants, et moins encore ceux qui ont su s'extraire des tranchées faciles de stéréotypes. Même si Machine Head, Korn ou Tool tiennent l'affiche, alors que le black métal surgit des limbes où il aurait sans doute dû rester. Mitch reprend de sa voix flûtée : "A un moment, il y a eu une forte demande pour le grind, le death, parce que c'était nouveau, extrême, et que c'était l'étape logique de l'évolution du métal. Mais il y a eu tant de groupes, avec toujours les mêmes influences, le même son, enregistré dans les mêmes studios - nous aussi d'ailleurs ! - que les gens se sont lassés. Les styles réapparaissent toutefois toujours, de manière cyclique, et le black métal n'a de nouveau que le nom. Quant aux nouveaux groupes, j'adore Machine Head, Korn moins ; tu vois trop clairement d'où vient leur inspiration. Ils ont leur style, ça sonne, et les maisons de disques savent comment les faire vendre. Mais je crois que nous venons de backgrounds différents. Nous écoutons des choses très mélodiques, les Smashing Pumkins, Jane's Addiction (Shane acquiesce), Dead Can Dance, Les Cocteau Twins, Aphex Twins ou The Future Sound Of London. J'aime aussi Quicksand et le hardcore. C'est une des raisons pour lesquelles je crois que notre musique est fondamentalement différente."

DU TEMPS POUR MURIR
Mais cette immobilité du métal en général est également due à l'inertie d'un public qui accepte difficilement les évolutions, et s'accrochait jusqu'à récemment encore à une segmentation orthodoxe des genres ("Le rap, c'est de la merde !"). Mais Napalm Death, sans doute parce qu'il a pris son temps pour mûrir, a su garder ses fans. "En dix ans, les goûts musicaux des gens ont bien évolué. Cependant, je crois que notre public a grandi avec nous. Il s'est ouvert à d'autres musiques. Les différents courants se rencontrent désormais, entrent en collision pour fusionner."
Il est d'ailleurs étonnant de constater à quel point Napalm Death a été un vivier pour le métal et, de façon plus étonnante, l'ambient. Bill Steer est allé fonder Carcass, Lee Dorrian Cathedral, Mick Harris Scorn et Justin Broadrick Head Of David puis Godflesh. Shane joue avec Lou Koller (chanteur de Sick Of It All) dans Blood From The Soul, prépare un disque d'atmosphérique dans la veine Coil sur Sen Tracks, et sortait en 1993 l'unique et précurseur album de Meathook Seed, avec Mitch et Trevor Perez d'Obituary. Mazette ! Les musiciens de Napalm Death suivent-ils les carrières de leurs prédécesseurs ? "J'aime beaucoup Godflesh et Carcass", affirme Mitch. "J'écoute aussi Godflesh, confirme Shane, et j'aimais bien Scorn, mais depuis que Nick Bullen a quitté le groupe, je trouve que ça ressemble, et pour cause, à du Mick solo. C'est devenu purement instrumental et pour moi, c'était la voix qui était l'essence de Scorn." Qu'en est-il de Meathook Seed ? Shane demeure silencieux, Mitch est un peu gêné : "Nous parlions depuis longtemps de donner une suite au premier opus. Nous nous sentions très impliqué dans le projet à une époque. Mais ces derniers années, Trevor, Shane e moi avons été pris par nos groupes respectifs. La raison majeure pour laquelle j'avais fait Meathook Seed était que Napalm Death ne répondait pas à toutes mes aspirations. Or depuis, Napalm Death a évolué. De plus, j'écris désormais certaines des paroles et je ne suis plus certain d'avoir besoin de Meathook Seed. Je ne dis pas que ce projet est mort, mais de toute façon ça n'aurait plus grand-chose à voir avec ce que nous avions fait. Je ne veux pas que ça ressemble à du Napalm. En outre, à l'époque, j'étais très déprimé, j'avais besoin d'exprimer mes émotions ; aujourd'hui, je suis heureux, optimiste."

UN PHARE DANS LA NUIT
L'interview a eu lieu trois jours avant les élections en Grande Bretagne. Mais ni l'un ni l'autre n'iront voter. Leur discours est assez caricatural et teinté d'un cynisme je-m'en-foutisme. Shane ricane : "Si les Travaillistes gagnent, ils vont sans doute dire qu'après douze ans de règne des Conservateurs, il leur faut au moins douze ans pour redresser la barre." Mitch avance des clichés qui sont l'apanage habituel des Américains : "Je hais tous les gouvernements du monde. Ce n'est que conspiration, mensonge, questions d'argent, tandis que des gens meurent tous les jours dans des guerres." (Eh ben), mais retrouve une certaine pertinence lorsqu'il affirme que "les changements supposent des sacrifices, et que les gens ne sont pas prêts à en prendre conscience." Les Travaillistes ont gagné. Napalm Death s'en fout. Il continue son chemin, et "Into The Torn Apart" l'installe, sans doute définitivement, parmi les groupes les meilleurs toutes catégories confondues.


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