EFFUSION DE SON

Interview de Barney et Shane menée par Christophe Lorentz, parue sur le site Internet X.rock.

Pour celles et ceux qui n'ont jamais eu l'occasion de voir Napalm Death sur scène, sachez juste que c'est un véritable déluge. Agressif, excessivement violent, et complètement exaltant, le groupe abreuve son public d'une destruction sonique hors du commun, que trop peu de groupes savent mettre en œuvre. Barney le chanteur épileptique, électrique et énergique, ne cesse d'éructer ses textes sur les guitares acérées qui n'en peuvent plus de hurler. Napalm Death sur scène, c'est simple, c'est une effusion de son !

Pour la petite histoire, Napalm Death a vu le jour en 1982, alors que la scène metal, plutôt naissante, commençait déjà à se mordre la queue. Napalm Death a su insuffler une nouvelle hargne, un certain sentiment de brutalité et de violence ultime, ouvrant par la même occasion la brèche du metal extrême dans laquelle on peut ranger, si on le souhaite, le black, le death, le sludge et... le grindcore !

Napalm Death fête son grand retour aux sources avec son nouvel album Enemy Of The Music Business, un de ses meilleurs albums à ce jour : brutal et sans compromis, revanchard et furieux. Le 24 octobre dernier, le combo était à Paris pour un concert qui s'annonçait comme une déclaration de guerre. Et une fois sur scène, ça en fut réellement une ! Alternant les titres du nouvel album, d'autres plus anciens, une ou deux covers, ainsi que les célèbres titres de 2 à 3 secondes qui ont assis leur réputation, Napalm Death a su régaler ses fans, convertir à sa musique les quelques personnes qui ne l'étaient pas encore, et chambouler totalement la Locomotive.

Quelques heures avant le début des hostilités, nous avons rencontré, pour vous, Mark (Barney) Greenway ainsi que Shane Embury, respectivement chanteur et bassiste du groupe, dans un pub proche de la Loco. C'est parti !


Votre nouvel album s'intitule Enemy Of The Music Business. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce titre et sur votre vision du business musical d'aujourd'hui ?
Barney Greenway : D'un point de vue personnel, en tant que membre du groupe, c'est quelque chose de très évident. Nous avons traversé une période particulièrement difficile, avec un mauvais management et un très mauvais label, ce qui a réellement tiré le groupe vers le bas. Nous essayons donc de décrire les différents aspects de toutes nos mauvaises expériences. D'un point de vue plus global, ce que nous essayons aussi de démontrer, c'est que tout le monde évolue d'une certaine manière dans le monde de l'industrie musicale, à différents niveaux. Il s'agit alors de savoir comment tu te diriges au milieu de tout cela. En d'autres termes : ne pas laisser les gens te dire ce que tu dois faire ! Et ne pas non plus laisser ces gens t'entuber !

Sur cet album, vous revenez au grindcore après avoir œuvré dans un registre plus métal. Pourquoi être revenus à vos propres racines ? Etait-ce pour rappeler que vous avez créé le grindcore ou est-ce l'orientation que la musique a prise naturellement ?
Shane Embury : C'est clairement une direction qui a été prise très naturellement. Simplement quelque chose que nous voulions, que nous sentions. Cela nous paraissait évident de revenir à une musique rapide et agressive.
Barney : Nous n'avons vraiment rien à prouver à personne. Nous n'avions certainement pas pour but d'attraper le public par le col et de leur dire Regardez, c'est ça le grindcore, et c'est nous qui l'avons inventé ! Nous n'avons pas besoin de faire ça !
Shane : En ce qui me concerne, ça me paraissait être quelque chose de frais à nouveau. Après tant d'albums nous trouvions que c'était une démarche neuve. Même dans le passé, lorsque nous "expérimentions", si c'est ainsi que tu veux définir nos précédents albums, il y avait quand même des titres très rapides, qui représentaient l'essence même de ce qu'est Napalm Death. Avec ce disque c'est simplement plus évident. Nous voulons être comme ça, et fuck you ! Aussi simple que ça (rires).

Est-ce que le fait que vos précédentes productions n'aient pas été très bien accueillies par vos fans a eu une influence sur votre travail pour cet album ?
Shane : Pas vraiment, non. Si tu remontes à Utopia Banished, qui fut un album très populaire, nous avons pourtant pris un chemin complètement différent après. Mais c'était un choix très honnête et sincère. Cela nous semblait être la meilleure chose à faire à ce moment-là.
Barney : Si tu fais quelque chose pour ne heurter personne et que tu n'y mets pas tout ton cœur, je crois que cela s'entend ! Particulièrement avec Napalm Death, où nous avons toujours tâché d'être honnêtes. De plus, l'album serait alors de mauvaise qualité. Si tu essaies de faire quelque chose qui ménage tout le monde, ta musique sonne aussitôt faux !
Shane : C'est difficile à expliquer, mais il me semblait que le moment était venu de faire un disque comme celui-ci : rapide et agressif.

Que pensez-vous de la nouvelle scène grindcore, avec des groupes comme Cephalic Carnage ou Nasum ?
Shane : Nasum sont des tueurs ! Il sont excellents !
Barney : La scène est plutôt bonne, il y a un certain nombre de bons groupes. Ce genre redevient intéressant. En fait, cette scène n'a jamais vraiment disparue, elle a juste un peu baissé, le genre est devenu beaucoup plus underground. C'était devenu plus difficile de trouver des disques, de suivre l'actualité. Mais il était presque nécessaire que cette scène s'éclipse un peu pour revenir finalement en force.

Lorsque vous avez commencé à sortir des disques, Napalm Death était certainement l'un des groupes les plus extrêmes du moment. Quelle serait votre définition de la musique extrême aujourd'hui ?
Barney : En fait, la conception de la musique extrême change suivant les gens. Chacun possède sa propre définition. Pour moi, c'est quelque chose qui te rend dingue, qui te rend enragé (il serre le poing et les dents, NDR). Ça peut être n'importe quoi, depuis Nasum jusqu'aux premiers albums de Motörhead.
Shane : Il y a aussi des extrêmes dans différents styles de musique, il n'est pas nécessaire que ce soit forcément du grindcore. Il y a beaucoup de groupes qui font des choses extrêmes dans leur genre. Un de mes groupes favoris est The Cardiacs : ils ne sont pas du tout dans la sphère métal, mais ils sont assez extrêmes dans ce qu'ils font.

Pour vos précédents albums, c'était Colin Richardson qui s'occupait de la production. Pourquoi avoir cessé votre collaboration avec lui sur ce disque ?
Barney : Nous avions juste besoin de changement. Nous voulions que notre disque sonne à nouveau plus live, plus organique. Nous n'avons rien contre Colin : c'est un gars très gentil et un excellent producteur. Mais vu la façon dont nous envisagions cette réalisation, il n'aurait pas été souhaitable d'avoir Colin pour le son. Parce que Colin est très attentif à chaque détail, et il est bien connu que si tu es trop perfectionniste pour l'enregistrement d'un album, tu en arrives à perdre de vue ton objectif. Avec Simon Efemey, c'était vraiment sauvage. On y allait franchement, on faisait une prise, et si la prise était suffisamment bonne, on la gardait. A quoi bon la refaire si tu as déjà un résultat qui sonne bien ?
Shane : Sur l'album précédent notamment, nous nous sommes retrouvés à réfléchir tous ensemble assis autour d'une table, et cela tue les bonnes vibrations selon moi. Napalm Death a toujours été basé sur cette spontanéité, sur ce côté live. Et puis, l'autre producteur sur Enemy... est Russ Russell, notre ingénieur du son pour les concerts. Il a donc amené cet aspect vivant dans l'album. Quand tu l'écoutes, tu as l'impression que tout le groupe joue juste devant toi ! C'est comme ça que tous nos disques auraient dû sonner. Colin est excellent mais il est trop "studio", si tu vois ce que je veux dire.
Barney : Je ne prétends pas m'y connaître en production d'album, mais quand il peaufinait quelque chose et qu'il malaxait les sons, je me demandais À quoi bon ? C'est juste pour la beauté du geste ?
Shane : Parfois il passait trois ou quatre jours sur un son de guitare. C'est bien, parce que ça veut dire que c'est un perfectionniste, mais pendant ce temps on attendait et on se disait Cette guitare était parfaite il y a déjà deux jours, qu'est-ce qui ne va pas encore ? C'est ce que nous avons voulu éviter pour cet album.

Que pouvez-vous nous dire d'autre sur Simon Efemey et Russ Russell, les deux producteurs de cet album ?
Shane : Ils sont tous les deux cinglés (rires) !
Barney : Mieux vaut ne pas poser ce genre de question (rires) !
Shane : Ils sont vraiment dingues. On connaissait bien Russ qui est notre ingé son pour le live depuis longtemps, mais Simon est réellement fou. C'était marrant, parce qu'après avoir quitté Earache nous avons eu un nouveau management, nous avons rencontré de nouvelles personnes... Et tous ces gens que nous rencontrions étaient vraiment emballés par ce que nous faisions. C'était un vrai plaisir.
Barney : Rien à voir avec l'attitude à laquelle on se heurtait auparavant, où les gens s'en foutaient...
Shane : Simon était personnellement impliqué dans ce disque, il voulait vraiment qu'il soit bon.
Barney : Tu te sens tellement mieux lorsque les gens qui t'entourent font preuve d'un tel enthousiasme. Parce que, dans le passé nous avons traversé des périodes assez douloureuses où nous étions un peu dégoûtés de tout.

Avec l'expérience que vous avez dans le domaine de la musique, pourquoi ne pas avoir choisi finalement de produire le disque par vous-mêmes ?
Barney : Personnellement, je ne connais rien à la production. Ou plutôt, je ne prétends surtout pas connaître quoi que ce soit à la production. Tout ce que je fais c'est hurler dans un microphone. C'est la seule chose dont je suis capable ! Ça et l'écriture, exposer des faits dans mes textes. Je n'ai absolument aucune notion de production.

Que pouvez-vous nous dire sur les images que l'on trouve dans le livret du CD ?
Barney : Les visuels sont très variés...
Shane : Le gars qui a fait ça se nomme MID et c'est un vieux pote à nous. Ce qu'il a fait est très intéressant. Je n'irais pas jusqu'à dire que c'est super intense, avec un grand concept, mais c'est du bon travail, que tu peux regarder avec intérêt. Je pense notamment que les deux personnages qui se trouvent sur la double page centrale du livret représentent certains responsables de maisons de disques (rires).
Barney : Et bien sûr, la pochette elle-même, avec le diable qui a les sigles "Dollar" et "Livre Sterling" peints avec du sang dans les paumes de ses mains symbolise, je suppose, l'expression "blood money".
Shane : Et l'une des images à l'intérieur, qui montre un homme dont on a retiré le haut du crane pour lui attaquer le cerveau, représente sans doute les gens qui s'immiscent dans ton esprit pour y semer le trouble et foutre ta vie en l'air.

Shane, avec Mitch Harris tu as formé Meathook Seed, un groupe qui sonne très différemment de Napalm Death. Est-ce que cela a provoqué un changement dans ta façon de travailler au sein de Napalm ?
Shane : Pas vraiment, non. Musicalement, c'était plus le projet de Mitch, moi je me suis contenté de jouer de la basse et rien de plus. Cela dit, Mitch et moi travaillons très bien ensemble. Tous nos side-projects sont faits durant nos moments perdus, histoire d'aller voir ce qu'il est possible de faire ailleurs. Ils n'ont aucune incidence sur Napalm Death.

Est-ce que le projet Meathook Seed a été naturellement accepté par les membres de Napalm Death ?
Barney : Bien sûr ! Les gens doivent avoir le droit de faire ce qu'ils veulent ! Si tu les empêchent de s'exprimer et de créer en dehors du groupe principal, ça n'a plus aucun intérêt.
Shane : Tous les cinq, nous nous encourageons souvent les uns les autres à nous investir dans ce qui nous plaît. Je pense qu'à travers Meathook Seed, Mitch a pu s'aérer un peu la tête. Il a pu s'exprimer en dehors de Napalm lorsqu'il en a eu le temps et la motivation. Lorsque tu progresses en tant qu'instrumentiste, tu as de nouvelles idées, tu penses différemment. Nous avons tous envie d'essayer des choses différentes, c'est une évolution naturelle. Évidemment, Napalm Death reste notre préoccupation majeure, mais nous cherchons tous à avoir un peu de temps à côté pour d'autres expériences.

À la suite de Meathook Seed, n'as-tu pas eu envie d'intégrer des éléments plus électroniques dans la musique de Napalm Death ?
Shane : Non. J'ai toujours considéré que Napalm devait être quelque chose de complètement live. De plus, je ne me repose pas beaucoup sur la technologie. Et je n'ai aucune envie d'intégrer de la technologie au sein de Napalm Death.
Barney : Pour être honnête, je crois que beaucoup de groupes utilisent la technologie parce qu'ils n'ont rien de mieux à faire (rires).
Shane : Bien sûr, nous utilisons la technologie dans sa forme la plus évidente : pour l'enregistrement ! Nous utilisons certaines techniques pour le studio, pour le son, mais nous en restons à l'aspect essentiel.

Tous vos précédents albums étaient sur le label Earache, alors que celui-ci est sur Dream Catcher. Que s'est-il passé avec Earache ?
Shane : Il était temps pour nous de changer (rires).
Barney : Nous avions un lourd passif de situations particulièrement embrouillées, nous devions vraiment rompre notre contrat avec eux. Parce que c'était littéralement en train de tuer le groupe ! Plus nous étions impliqués dans Napalm Death et motivés par ce que nous faisions, plus le label nous banalisait, nous traitait comme si nous n'existions pas. Si nous avions eu encore un ou deux autres albums sur Earache, ça nous aurait probablement détruit. Cette maison de disques ne faisait absolument rien pour nous.
Shane : Nous nous trouvions dans une situation où ce n'était plus seulement Earache qui nous négligeait, mais aussi notre management et tous ceux qui nous entouraient. C'était du style Ah ouais, c'est encore Napalm Death.... Ils nous prenaient tous pour des cons ! Nous tenions grâce à notre notoriété, la force de notre nom, mais nous ne recevions aucun soutien, aucun enthousiasme, rien ! Alors que Napalm Death est directement responsable du succès d'Earache, avec tous les autres groupes qui nous ont copié. La dernière tournée que nous avons faite aux USA, qui était pourtant excellente, n'a reçu aucune promo de la part d'Earache. Tu ne pouvais même pas trouver notre album dans les magasins ! Alors tu dois te débrouiller pour trouver suffisamment de passion et de force en toi pour continuer à avancer. Parce que pendant ce temps là, ta maison de disques s'en fout...

Considérez-vous Enemy Of The Music Business comme un bilan de votre carrière ou comme l'album d'un nouveau départ ?
Shane : C'est un peu des deux en fait. Ce disque représente clairement un nouveau départ, en redressant les erreurs du passé.

Napalm Death était connu pour ses paroles au contenu socio-politique. Quels sont les thèmes développés dans ce nouvel album ?
Barney : Les sujets sont très variés. Evidemment, le thème principal est l'industrie musicale, qui est un univers politique en soi, vu la façon dont il fonctionne. Le business musical est une mini-société à lui tout seul : il y a les dirigeants au sommet, les béni-oui-oui juste en dessous, et il y a les gens comme nous qui essaient de survivre avec un minimum de moyens.
Shane : On ne peut pas nous traiter plus mal que la façon dont l'industrie musicale nous a traité...
Barney : Et ils peuvent s'en tirer sans problèmes parce qu'ils sont sous la coupe de puissants syndicats et tu as du mal à lutter contre eux. Mais hormis ce thème majeur, les autres morceaux traitent de sujets comme le système parlementaire en Angleterre, combien ce parlement est ridicule car il est devenu une sorte de cirque. Je parle aussi des villes qui sont modernisées et perdent toutes leurs spécificités, obligeant les gens à aller s'installer dans des endroits où personne ne voudrait habiter. Tu as ainsi des villes qui sont littéralement effacées de la surface de la terre et remplacées par ces putains d'énormes centres commerciaux qui vendent des produits horriblement cher. Il y a aussi des chansons sur les relations personnelles, sur les gens qui prennent beaucoup de toi et ne te donnent jamais rien en retour.

Comment travaillez-vous pour l'écriture des paroles ?
Barney : J'écris environ 80% des textes et les autres membres du groupe amènent leurs propres idées de temps en temps. Quand tu commences à travailler sur un album, généralement les idées bourdonnent autour de toi, tu en attrapes quelques unes, et puis, un peu plus tard, lorsque tu as décidé de faire quelque chose de précis, tu croises les doigts en espérant que c'est suffisamment bon. Alors parfois je vais voir Shane en lui demandant s'il a d'autres idées, et il me propose alors des choses, tout comme Mitch qui amène de temps en temps des éléments lui aussi.

Il y a aussi un morceau intitulé "Can't Play, Won't Pay" qui semble parler de la carrière de Napalm Death ?
Barney : Oui, c'est tout à fait ça ! C'est un morceau basé sur la frustration, et qui parle aussi de certains de nos détracteurs. Le genre de personnes qui viennent te dire que tu es un "vendu", un terme typique chez ces gens-là. Ça fait dix ans que l'on se fait casser ainsi de tous les côtés. Quand tu tâches de faire de ton mieux sans rien demander à personne, et que l'on t'attaque pour ça, tu te demandes ce qui se passe !
Shane : Lorsque tu es réellement sincère dans ce que tu fais, tu te dis que ces gens-là n'ont rien compris.
Barney : Certains semblent aimer créer des conflits pour le simple plaisir de causer des problèmes.
Shane : Ils se mettent sur un piédestal alors qu'ils ne savent même pas de quoi ils parlent !


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